Retour de la Manitale de l'APES consacrée à cette question : "Santé mentale et travail (militant ou salarié) : eutopie ou utopie ?
La matinale « Santé mentale et travail » initiée par notre adhérente Camille Frazzetta s’est déroulée le 12 mai dernier dans les locaux de la Maison des usagers de la santé mentale de la MGEN. Alors qu’un quart des salariés se déclare en mauvaise santé mentale et que plus d’un tiers n’ont accès à aucune mesure préventive, on a décidé de prendre le temps de se poser pour échanger sur cette thématique « brûlante » et imaginer des pistes d’actions.
Dans l’économie solidaire, on cherche à mettre en cohérence pratiques et valeurs. Mais à l’intérieur de lieux qui luttent contre les inégalités, pour une société plus inclusive, pour une vie meilleure, parfois les inégalités se reproduisent, les conflits divisent, la maltraitance se diffuse. La santé mentale se dégrade, le mal-être s’empare des équipes, les burn-out se multiplient, mettant en péril des initiatives précieuses pour changer la ville, le village, le quartier, le monde… Si le contexte dans lequel ces organisations évoluent joue beaucoup (modalités de financements, hausse de la précarité...), elles ont aussi des responsabilités et peuvent choisir de s’améliorer.
Il y a des fois où ça pique, ça s’accroche, ça se tend, ça tient coûte que coûte et puis ça explose en plein vol. Ce sont des salariés qui ne comptent pas leurs heures au détriment de leur vie personnelle, et dont l’éthique du dévouement devient un piège. Au nom d’un travail qui a du sens et du militantisme au service d’une cause, ils « font avec » des conditions de travail dégradées. Et si leur employeur n’instaure pas de cadre sécurisant, c’est à ces bons petits soldats que revient la responsabilité de se cadrer eux-mêmes. Ils en arrivent à s’auto-exploiter, au prix de leur santé.
Il y a des fois où ça grince, ça retient, ça endure, ça s’adapte et ça s’use. Les inégalités et mécanismes de domination qu’on retrouve dans le reste de la société se reproduisent dans des collectifs militants qui voudraient les éradiquer. Ce sont les privilégiés détenant du capital culturel, économique, un environnement soutenant, qui assurent les missions gratifiantes de représentation tandis que ceux en charge des tâches invisibilisées, subalternes, ne sont jamais reconnus, voire méprisés. Le sentiment d’injustice se diffuse alors dans les groupes.
Dans le milieu du travail, les personnes porteuses d’un handicap s’excusent de l’être et « font des efforts ». On salue celles qui font œuvre de résilience pour intégrer un système qui s’est construit sans elles. Là aussi, le piège se referme. Si elles doivent s’adapter, l’organisation n’a aucune raison de se remettre en question. Double peine : déjà mises en difficulté par leur handicap, elles souffrent de devoir se sur-adapter à cet environnement. Il leur faut alors beaucoup d’énergie pour apprendre à dire « stop » et à faire changer les comportements et obtenir des aménagements.
On pourra dire la même chose des personnes racisées, des femmes et de bien d’autres « minorités ». Tant que le collectif ne prend pas conscience de ces mécanismes, le système se perpétue et cause de nombreuses souffrances.
Il y a des fois où ça s’échauffe, ça bout et ça se tire dans les pattes. Les tensions gangrènent le groupe, faute de se fixer un cadre collectif, d’exprimer les besoins et envies de chacun, de se parler voire de se confronter dans le respect. Les tabous sont partout : si les personnes peuvent être là pour différentes raisons (se faire des relations, jouir d’une reconnaissance sociale, prendre des responsabilités…), il est mal vu d’aborder et de prendre en compte ces dimensions. Difficile d’y parler des rapports de pouvoir qui existent pourtant partout, des conflits qui se produisent régulièrement. Le groupe qui ne porte aucune attention à cela peut finir par devenir inhospitalier, voire brutal. Et l’on s’étonne que les déçus se fassent la malle.
Il y a des fois où on rêverait d’une société où l’on travaillerait 3 heures par jour, où ce temps de torture serait limité au minimum, ce qui permettrait de s’adonner à des activités porteuses de sens lors de son temps libre.
Et puis il y a cette matinale...
Elle a réuni plus de vingt personnes, issues du réseau et/ou concernées par la maladie psychique et investies dans des collectifs de pair-aidance. Elles ont apprécié ce pas de côté, ce temps pris pour respirer, échanger, s’écouter et envisager des pistes de solutions. Avec l’humilité de celles qui savent que rien n’est gagné, mais qu’il faut avancer pas à pas.
On s’est mis d’accord sur la nécessité de considérer les souffrances au travail non de manière individuelle, ce qui risquerait de culpabiliser les personnes, mais de façon collective.
On a envisagé des temps de prise de recul réguliers dans les groupes, les équipes... Des moments où l’on se demande collectivement comment ça va, dans son travail, on se cause de la répartition des tâches, de la charge des missions. On pourrait y retrouver du sens, reconnaître les personnes et célébrer les réussites aussi.
On a évoqué l’intérêt de s’entendre sur les cadres collectifs qui permettent de rendre explicites les implicites. Ces fameux cadres qui permettent de réguler les conflits et favorisent la parole et l’écoute. Chacun pourrait ainsi se mettre à la place de l’autre et rejoindre sa colline.
On a parlé des dérives vers des fonctionnements productivistes au détriment de l’objet de l’association.
On a souligné les prises de conscience et les sensibilisations à mener sur les inégalités, alors que nous naviguons dans une société peu inclusive et peu démocratique.
On a proposé de faire des visites et des immersions dans d’autres structures se questionnant sur leurs propres pratiques, menant des expérimentations inspirantes qu’on pourrait capitaliser dans un fascicule.
On a suggéré d’aller voir des organisations qui ont instauré la semaine de 4 jours ou qui ont travaillé sur le temps de travail choisi.
On s’est dit qu’il serait bien qu’on donne une suite à cette matinale et qu’on crée une communauté qui pourrait approfondir cette question centrale. On pourrait s’appuyer sur des ressources existantes comme celles de l’Anact.
On a trouvé important de mettre en lien cette thématique avec celles de matinales passées, sur les discriminations, les droits culturels, le sexisme... tant elles forment un ensemble de valeurs cohérent pour la société que nous appelons de nos vœux.
Et puis pour terminer, on a proposé de faire des « apéros* paresse » pour continuer à prendre soin de notre santé !
Intéressé.e par la thématique ? Contactez-nous !
*l’abus d’alcool est dangereux…
Ressources arpentées en sous-groupes